Le 10 mai 2021, pour notre dernier séminaire de ce premier cycle, nous avons eu le plaisir d’accueillir Sébastien Lemerle, professeur rattaché à l’Université de Paris Nanterre et chercheur associé au CRESPA.

La vidéo de son intervention ainsi que la discussion basée sur les questions de Solène Mignon et Gaspard Wiseur, doctorant.e.s du projet, est disponible ci-contre.

COMPTE-RENDU DU SÉMINAIRE

Le 10 mai 2021, l’équipe du projet ERC-CoachingRituals recevait le sociologue français Sébastien Lemerle, enseignant rattaché à l’Université Paris Nanterre et chercheur associé au CRESPA à Paris. Ses travaux portent sur la question de la vulgarisation des sciences, et plus particulièrement des neurosciences, se plaçant à la jonction d’une sociologie des sciences et d’une sociologie de la culture. Dans son ouvrage « Le singe, le gène et le neurone » (2014), il étudie notamment comment la biologie est utilisée pour rendre compte des phénomène sociaux comme condition de possibilités du succès des neurosciences. Son dernier ouvrage, « Le cerveau reptilien, sur la popularité d’une erreur scientifique » (2021), vise, dans la ligne directe de ses précédents travaux, à explorer le succès rencontré par le concept de cerveau reptilien, quand bien même celui-ci a été démontré totalement faux.

Sa présentation s’est déroulée en quatre temps. Nous les exposons brièvement ici pour les détailler dans la suite de ce compte-rendu. Premièrement, S. Lemerle a traité des conditions de possibilité de l’émergence, dans le monde éditorial et depuis les années 1970, d’une littérature de vulgarisation scientifique et de développement personnel inspirée des « sciences dures ». Deuxièmement, l’analyse du cas particulier de la maison d’édition Odile Jacob servait à cette démonstration. Troisièmement, la présentation s’est poursuivie par une analyse du cas de l’évolution du magasine « Psychologies ». Finalement, S. Lemerle est revenu sur ses observations de conférences et stages sur le cerveau reptilien.

Dans les années 1970, on assiste à une grande demande et une consommation d’ouvrages à la croisée des sciences naturelles et de la psychologie qui fournissent des explications bio-psychologiques du social. Après une vague d’ouvrages de vulgarisations écrits pas « les savants » eux-mêmes dans les années 1970, les années 1980 voient se développer des livres hybrides, à l’intersection des sciences dures et des guides à portées pratiques, soit la rencontre du développement personnel avec les sciences dures ou de la nature. Des auteurs comme Boris Cylrulnik ou Christophe André signent leur premier grand succès, mêlant biologie et psychologie.

Sébastien Lemerle est ensuite revenu sur le cas particulier de la maison d’édition Odile Jacob, crée en 1986. Le projet éditorial de cette maison d’édition articule objectivisme biologisé et libération du sujet : la thématique du potentiel caché (pour de plus amples détails sur le « potentiel caché », voir notre compe-rendu du séminaire avec Alain Ehrenberg ici) peut se développer dans des ouvrages synthétisant à la fois propos scientifiques et questions de société. Les titres s’orientent vers la santé et le bien-être individuel, psychique comme physique. La collection « Santé » du milieu des années 1990 montre une poussée vers une féminisation de ces ouvrages, qui se transforment en guides pétris de valeurs et de représentations qui promettent des changements dans la vie quotidienne, teintés de l’idée que l’humain peut agir sur son destin. On en constate le poids par le succès rencontré par le concept de résilience développé par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik. L’individu peut alors se réformer lui-même, s’augmenter, développer son potentiel, et se doit de convertir ses handicaps en atout. Ainsi, face au déterminisme biologique, ces ouvrages donnent des clés, des instruments d’action pour viser un bien-être individuel.

L’analyse du cas du magasine « Psychologies » permet de montrer l’intrication du succès de la vulgarisation scientifique et de la presse féminine. Dans les années 1970, le magazine se présente sous le slogan « Comprendre, savoir, agir dans le monde d’aujourd’hui ». Ce slogan reflète l’accent mit sur le sujet réflexif, tourné vers la science, notamment la biologie et l’éthologie. La « carte du cerveau », étudiée par Howard Gardner, apparait dans ces années. Le magazine célèbre alors le « rêve californien », les tests de QI pour les enfants, les mécanismes et expériences psychologiques (avec Skinner et ses critiques en tête). Sébastien Lemerle analyse la portée de ce magazine comme pourvoyeur de capital symbolique pour certains groupes sociaux, notamment la classe moyenne en ascension. L’action est alors valorisée comme permettant de sortir du déterminisme (social et biologique). Mais dans les années 1980, alors que le magasine « Psychologie » dote son titre d’un « s », soulignant la pluralité des psychologies, la ligne éditoriale s’oriente vers la presses féminine en s’appuyant sur la vie quotidienne des femmes et des hommes. Le magazine combine désormais positivisme et subjectivisme assumé, effectuant un retour vers le sujet individuel toujours plus marqué. Les années 1990 voient l’arrivée de Servan-Schreiber et Christophe André dans les colonnes du magazine. Ces derniers mettent l’accent sur le développement personnel, devenant une sorte de « pot pourri » où le ou la lecteur.trice peut venir « piocher » ce qui leur parle le plus. L’individu est alors représenté.e comme acteur.trice principal.e de sa propre vie et de son destin, et doit dès lors activement lutter contre ses « idées noires » pour se créer son propre bonheur.

Enfin, Sébastien Lemerle a terminé sa présentation par une enquête plus développée sur le « cerveau reptilien ». La théorie du cerveau reptilien se fonde sur l’idée que nous aurions, en tant qu’êtres humains, trois cerveaux « superposés » : le cerveau reptilien, que l’on partage avec les reptiles, le plus ancien et primitif ; le système limbique partagé par exemple avec les chevaux, siège des émotions, et, finalement, le néo-cortex, attribut exclusif de l’humain en tant qu’être pensant, en tant qu’être de raison. Cette vision tripartite a rapidement été démontrée fausse, mais bénéficie, encore aujourd’hui, d’une large audience et d’un franc succès. En enquêtant sur l’Institut de la logique émotionnelle (un institut de coaching) de 2015 à 2016, Lemerle a pu recueillir des témoignages de participant.e.s à des cycles de séminaire et conférences sur cette notion. Sous la direction de Catherine Aimelet-Périssol, les conférences déclenchent chez les participant.e.s de nombreuses réactions : récits de reconversion, de prise de conscience, de réponses à des questions existentielles. La réponse donnée à tout problème de la vie quotidienne est objectiviste : « Le conflit est strictement biologique ». Il s’agit alors pour les personnes de s’émanciper de leur cerveau reptilien, de s’ancrer dans leur propre corps afin de pouvoir enfin « apprivoiser le crocodile » qui sommeille en eux. La nouvelle dynamique se fonde ainsi sur l’idée d’une force vitale, qui ne se trouve ni dans les idées ou les concepts hors du corps, mais qui se trouve inscrite biologiquement et en chacun.e dans le « cerveau reptilien ».

Ainsi, Sébastien Lemerle conclut en rappelant que le recours aux neurosciences et aux explications bio-psychologiques de manière générale permet de répondre à un double objectif d’efficacité et de légitimité et devient ainsi un instrument de légitimation pour des coachs s’adressant à un public non-spécialisé. Dans ce discours pédagogique du « mieux vivre », on ne retrouve pas forcément de réelles informations sur les neurosciences, mais plutôt un climat d’apprentissage commun qui permet d’adapter les connaissances aux problématiques individuelles. Ainsi, la popularité de ces conférences et plus largement de ce que nous appelons la « logique du coaching » pourrait se trouver dans la fonction « consolatrice » de ces pratiques, S. Lemerle faisant sur ce point référence à Castell, ou pour le dire dans les termes de Georg Simmel : « L’être humain est un être qui cherche la consolation. »

La discussion a été par la suite ouverte par les deux doctorant.e.s du projet ERC, Solène Mignon et Gaspard Wiseur.

En reprenant le titre de la présentation, Gaspard est revenu sur l’idée du vrai porté par l’humanisme de la Renaissance : en comparaison, Sébastien Lemerle a décidé d’étudier une idée scientifiquement fausse. D’après Durkheim, l’efficacité sociale d’une idée découle plus de son accointance avec les représentations collectives que sa véracité. Mais peut-on toujours mettre de côté la question du vrai et du faux dans nos analyses sociologiques ? Et quelles conséquences une telle partition entre le vrai et le faux a-t-elle pour le travail du sociologue?

Solène est ensuite revenue sur les liens possibles de cette dernière présentation de l’année avec la toute première séance proposée par Alain Ehrenberg (compte-rendu et vidéo disponible ici), notamment autour de la question des présupposés moraux du potentiel caché et de ses liens avec les neurosciences. En effet, Solène s’était interrogée en début d’année sur l’explication donnée par les neurosciences à la question du mal, du vice conscient et intentionné. Le cerveau reptilien est-il le lieu, dans le cerveau, de ce potentiel caché malfaisant, manipulateur, méchant ? Et pourtant, face à la dualité subir son cerveau reptilien VS le dépasser, l’apprivoiser, que faire des individus qui choisissent consciemment la voie du mal ? Est-ce que la fascination pour les grandes figures du mal ne montre pas quelque chose d’autre qu’une simple tromperie dans le cerveau ?

Solène Mignon et Gaspard Wiseur.