SÉMINAIRE « RETOUR SUR LA MÉCANIQUE DES PASSIONS : L’INTRICATION DES CONCEPTS SCIENTIFIQUES ET DES REPRÉSENTATIONS COLLECTIVES » (A. EHRENBERG)

Le 23 novembre 2020, les membres de l’équipe ont inauguré le cycle 2020-2021 des séminaires dont les sujets sont en lien avec le projet CoachingRituals. Nous avons eu le plaisir d’accueillir le Prof. Alain Ehrenberg lors de ce premier séminaire.

La vidéo de son intervention ainsi que la discussion basée sur les questions des doctorant.e.s du projet est disponible ci-contre.

COMPTE-RENDU DU SÉMINAIRE

Le 23 novembre 2020 s’ouvrait le cycle de séminaire du projet ERC – CoachingRituals. Pour rappel, l’objectif principal de ce projet est d’établir une meilleure compréhension de la pratique omniprésente et insaisissable du coaching – définie minimalement comme l’ensemble des pratiques visant à donner aux gens les moyens de produire eux-mêmes les changements dont ils ont besoin – en tant qu’action rituelle spécifique aux sociétés libérales-individualistes qui soutiennent l’idée d’un potentiel caché en chacun de nous.

Ce projet se concentre sur la manière dont la logique du coaching qui, telle que définie ci-dessus, dépasse de loin les activités qui se donnent « coaching » pour nom, transforme trois activités sociales : la parentalité, les soins de santé mentale et l’enseignement, investiguées respectivement par Solène Mignon, Camille van Landschoot et Gaspard Wiseur.

Ces trois scènes se caractérisent traditionnellement par une asymétrie entre une personne en position inférieure et une personne en position supérieure : l’élève et le professeur, l’enfant et le parent, le soigné et le soignant. La multiplication des dispositifs que recouvre la logique du coaching dans ces domaines signale toutefois une perte de légitimité de cette caractéristique. A titre d’exemple, on pensera, dans la scène de l’enseignement, au succès rencontré par les pédagogies nouvelles qui visent à remettre l’enfant au centre de l’apprentissage, aux pratiques de parentalité positive ou à la pair-aidance en psychiatrie. Dans une perspective comparative et empirique, le projet CoachingRituals vise à se saisir de ces activités sociales en tant qu’analyseurs de nos sociétés libérales-individualistes prônant l’autonomie. « Individualiste » ne doit pas s’entendre ici au sens d’égoïste, mais au sens où l’individu est placé au pinacle des valeurs d’une forme sociale donnée. Cette posture permet ainsi de garder à distance toute velléité de glorification ou de critique radicale de l’objet « coaching ».

C’est avec cette même posture qu’Alain Ehrenberg, premier intervenant de ce cycle de séminaire, n’a eu de cesse d’interroger les mutations anthropologiques profondes ayant pris place dans nos sociétés occidentales. Son intervention « Retour sur la Mécanique des Passions : l’intrication des concepts scientifiques et des représentations collectives » vise à répondre à la question suivante : quel monde est nécessaire pour que ces concepts puissent se former et prendre sens ?

Le terrain retenu par Alain Ehrenberg pour investiguer cette question est celui des neurosciences cognitives. L’émergence de ces disciplines dans le courant des années 80 marque un tournant décisif dans la manière dont les scientifiques – et avec eux le reste du monde social – pose la question de l’homme en société. Là où la psychanalyse pointait les limites de l’homme malade, les neurosciences cognitives, en se centrant sur l’homme cérébral, invitent ce dernier à les dépasser. Illustration paradigmatique de cette anthropologie, le concept de « plasticité cérébrale » selon lequel le cerveau serait, face à l’adversité, reconfigurable à l’infini repose sur ce qu’Alain Ehrenberg nomme « l’idéal du potentiel caché » : il existerait au fond de tout individu des ressources enfouies qu’il suffit de débloquer face à l’adversité pour convertir une faiblesse en force. Alain Ehrenberg propose une sociogenèse de ce concept et nous invite à réinscrire l’émergence et le succès du discours neuroscientifique dans ses conditions sociales de possibilité afin de mettre à jour les traits caractéristiques de nos sociétés individualistes. Dans une perspective résolument durkheimienne, il nous rappelle que pour qu’une idée ait une efficacité sociale, il ne suffit pas qu’elle soit vraie, encore faut-il qu’elle soit crue. Dès lors, que fallait-il aux neurosciences pour que celles-ci puissent être crues ?

Les neurosciences cognitives ne s’intéressent que peu aux questions relatives au sens de l’existence. Elles étudient l’humain comme être d’agir, confronté à des problèmes pratiques : il lui faut faire des choix, prendre des décisions. Les neurosciences cognitives sont des sciences de l’action. Cette ontologie humaine trouve ses racines dans l’empirisme écossais, dont le principal représentant est David Hume. Ce courant philosophique étend la compréhension mécaniste du monde naturel aux passions humaines. La régularité de ces dernières, nécessaire à la stabilité sociale, ne peut être obtenue que par la conversion des passions négatives en passions positives. Pour ce faire, nous dit Hume, l’homme ne peut compter que sur « l’accoutumance et la répétition ». Ainsi, la philosophie humienne est une « mécanique des passions » (Ehrenberg 2018) : régularité, fiabilité, confiance.

Au cours de la première moitié du 20ème siècle, on assiste, avec le développement des théories cognitivo-comportementales à une transfiguration de cette « mécanique » : le comportement est le produit d’une réponse aux stimuli environnementaux. Par l’exercice, l’individu handicapé peut transformer son handicap en atout. « Avant, nous dit ce patient, j’étais une personne handicapée, mais maintenant, grâce à notre travail, je suis devenu un handicapable ». Comme le note Alain Ehrenberg (2020) : « Transformer un handicap en atout n’est-il pas équivalent à transformer une passion négative – un symptôme en langage moderne – en une passion positive ? ». Ainsi se dévoile l’idéal du potentiel caché, aspect saillant de nos sociétés individualistes imprégné des valeurs de l’autonomie, de la créativité et du choix personnel.

Les neurosciences cognitives sont ainsi la continuation de cette intrication des représentations collectives et des concepts scientifiques : évolution scientifique et évolution morale sont, pour reprendre l’expression de Peter Winch (2009 [1958]) « les deux faces d’une même médaille ».

Suite à la présentation, les trois doctorant.e.s ont pu poser différentes questions à Alain Ehrenberg. Solène Mignon se demande dans quelle mesure le potentiel caché peut-il être néfaste pour l’individu et la société ? On pensera, à titre d’exemple, à des personnages comme le Joker qui correspond à la fois aux caractéristiques héroïques, créatives et d’innovation de la description d’Alain Ehrenberg, mais qui pourtant sont les « méchants » de l’histoire et se réalisent dans le mal. Quel mal est ainsi réalisé par ce potentiel caché, et plus précisément, qu’en disent les neurosciences ? Prennent-elles en modèle la figure du « sens moral » de David Hume, où faire du mal est synonyme de faire mal les choses ? Mais alors que faire des comportements « méchants » présents dans l’expérience humaine et de leurs représentations collectives ? Correspondent-ils seulement à des concepts scientifiques de tromperies dans la faculté d’appréciation, d’erreurs de jugement, erreurs présentes et à réparer dans le cerveau ?


Gaspard Wiseur, quant à lui, questionne Alain Ehrenberg sur son acception du concept de « désinstitutionalisation ». On assiste, dans les trois scènes investiguées par le projet ERC – CoachingRituals, à un fort mouvement de désinstitutionalisation, principal témoin de la symétrisassions des rapports sociaux au cœur de ces trois scènes. Aussi, une première question minimale peut être la suivante : De quoi parle-t-on quand on parle de désinstitutionalisation ? Une première manière de répondre à cette question est de revenir sur la notion d’institution elle-même, la notion de désinstitutionalisation s’entendant ainsi comme un mouvement consistant à retirer de l’institution. On peut considérer le concept d’institution en un sens relativement restreint, au sens où l’on a l’habitude de l’entendre dans le discours de sens commun : la vie sociale est un passage d’institution à institution, de la famille à l’école, de l’école à l’hôpital, aux institutions de l’état, … Mais on peut aussi considérer l’institution dans un cadre d’analyse holiste : on peut en effet, sans dénaturer le sens de cette expression, appeler institution toutes les croyances et tous les modes de conduite institués par la collectivité, en somme, tout ce qui précède et supporte l’action des individus ou des groupes. Dans ce contexte, « désinstitutionalisation » serait synonyme de « mort du social ». Aussi, comment comprendre la désinstitutionalisation, et comment analyser ce mouvement dans une perspective holiste ?


Enfin, Camille Van Landschoot s’interroge sur les mises en récits de la santé mentale chez les jeunes, témoin d’un rapport de ces derniers au mal-être comme idéal moral, soit l’envers de l’idéal du potentiel caché. Dans nos sociétés libérales, l’autonomie comme condition se traduit, entre autre, par une injonction à assumer ses responsabilités vis-à-vis de sa propre vie. Cette injonction devient accessible pour un certain public – principalement des jeunes filles – à partir d’un auto-diagnostique. En témoigne ces œuvres de fiction dans lesquelles des jeunes filles dépressives fascinent le public. Si l’idéal du potentiel caché nourrit aussi bien les conceptions sociales de la bonne vie que les conceptions thérapeutiques du bon soin, la centralité de l’univers psy dans nos quotidiens, la mise en récit des troubles mentaux et la valorisation de ce potentiel caché à travers le processus de recovery pose question : Comment donner du sens à sa vie quand la normalité ne suffit plus ? Comment donner du sens autrement que par la découverte de son potentiel caché via l’expression du mal qui nous habite? Doit-on nécessairement éprouver un mal-être pour se transformer, s’identifier ? Ou pour le dire autrement, l’attrait pour la valorisation du mal-être n’est-il pas l’envers du processus habituel du potentiel caché ? Dans un contexte où le handicap-atout devient l’ordinaire, la normalité devient-elle un handicap ?


Gaspard WISEUR, Solène MIGNON et Camille VAN LANDSCHOOT

Bibliographie
Ehrenberg, Alain. 2018. La Mécanique des passions: Cerveau, comportement, société. Paris: Odile Jacob.


———. 2020. « L’idéal du potentiel caché. Le rétablissement, le rite et la socialisation du mal ». Anthropologie & Santé. Revue internationale francophone d’anthropologie de la santé, no 20 (mai). https://doi.org/10.4000/anthropologiesante.6059.

Winch, Peter. 2009 [1958]. L’idée d’une science sociale et sa relation à la philosophie. Paris: Gallimard.