SÉMINAIRE « Mental health in a performance society » (A. Petersen)

Le 18 décembre 2020, nous avons eu le plaisir d’accueillir Anders Petersen (Associate Professor in Sociology, Aalborg University) pour le second séminaire du cycle 2020-2021.

La vidéo de son intervention ainsi que la discussion basée sur les questions des doctorant.e.s du projet est disponible ci-contre.

COMPTE-RENDU DU SÉMINAIRE

Dans le cadre de son cycle de séminaire, l’équipe du projet ERC – CoachingRituals a eu le plaisir de recevoir Anders Petersen, chercheur et professeur associé à l’université d’Aalborg (Danemark). Travaillant de manière générale sur la santé mentale, principalement sous l’angle du bonheur et du deuil, il dirige depuis 2019 un projet intitulé « Adolescents mental health in the performance society : School life, gender and social media ».

S’inspirant entre autres d’Alain Ehrenberg, son travail vise à mieux appréhender nos sociétés de la performance en tant qu’idéologie. Cette réflexion s’avère être un terrain fertile pour questionner le normal et le pathologique dans une société danoise en profonde mutation. Petersen pointe du doigt le constat paradoxal que les jeunes – davantage que les adultes ; et les filles, de manière plus marquée que les garçons – souffrent beaucoup dans nos sociétés, notamment au Danemark. Petersen en voit un élément de preuve dans la prolifération de maladies mentales telles que la dépression, mais aussi l’anxiété généralisée, alors que le Danemark est considéré comme un des pays le plus heureux du monde(1).
Un point important à retenir est l’idée que l’appréhension par le pathologique se développe de plus en plus et qualifie des comportements qui étaient précédemment décrits comme normaux. Ainsi, on assiste à un changement de la définition sociale du « normal » et du « pathologique », en témoigne l’usage quotidien de médicaments devenu norme.

A l’aide des thèses d’Ehrenberg (Ehrenberg 2010) , Petersen s’interroge également sur le nouveau statut de cette souffrance, devenue souffrance sociale, soit l’idée sociale que la société est malade, qu’elle peut faire du mal aux individus et qu’elle est responsable de leur souffrance. Cette souffrance est ressentie individuellement, et a pour conséquence d’augmenter la pression ressentie par les individus à performer dans cette société, puisque c’est l’individu et lui seul qui est responsable de son propre malheur et de son propre bonheur. S’esquisse ainsi une logique de la performance qui revêt la forme suivante : chaque individu doit, pour développer son identité propre, performer pour développer son potentiel caché et sa résilience. Cette injonction à la performance se retrouve dans les institutions sociales (entre autres l’école) et révèle son caractère normatif : la performance n’est pas une option mais doit être réalisée en permanence.

Mais de quelles normes parlons-nous ? Petersen souligne qu’il est impossible de répondre de manière rigide et fixe à cette question, mais soutient qu’il existe une vague catégorisation. Les individus eux-mêmes doivent être flexibles, résilients, polyvalents, proactifs, efficaces, positifs, robustes, extravertis,… Bref, ils doivent pouvoir s’adapter rapidement et efficacement à toute situation. Mais qu’est-ce que cela signifie en réalité ? Petersen rappelle que l’opposé de ces catégories est plus simple à décrire et éclaire par contraste les implications de ces normes. En effet, il semble que nous ne puissions jamais être « trop flexibles », qu’il n’existe aucune limite à ce processus infini, ou pour reprendre l’expression anglaise, nous ne sommes « never fully baked ». Cette recherche sans fin de performance est en plus continuellement au coeur de jugements de valeur, de et par nous, sur et par d’autres. Les individus s’interrogent ainsi continuellement sur leur propre valeur, leur capacité à faire mieux, etc. La compétition est donc toujours plus féroce, plus présente. Cette idée, nous dit Petersen, trouve son écho dans un capitalisme qui exige qu’il faille toujours faire mieux et par extension, toujours se comparer aux autres.

La liberté dans cette société de la performance ne semble possible que dans l’idée du changement perpétuel vers un mieux : il nous est possible de changer, de décider de se changer. Si dans cette société, l’individu est continuellement dans un mouvement vers un « plus et mieux », il doit développer les compétences citées plus haut pour s’adapter tout en restant robuste, et cela est bien évidemment épuisant. Mais tous ne sont pas touchés de la même façon par cette exigence du « toujours mieux, toujours plus » : les jeunes et les adolescents sont pris dans « une espèce de stress chronique » qui possède 4 conséquences concrètes : ce stress est presque inévitable ; il faut sans cesse être flexible, robuste, résilient, etc. ; il faut toujours performer car le coût social de devenir un perdant est énorme ; et par voie de conséquence, les jeunes ressentent des insécurités permanentes en se questionnant sur tout et tout le temps. Il ne suffit plus d’aller bien : la compétition forge des gagnants et des perdants.

Les jeunes interrogés par Petersen semblent résignés face à ces injonctions, ce qui l’amène à conclure en faisant l’hypothèse que le nombre de cas de dépression, d’anxiété, de stress chronique, etc. chez les jeunes danois risquent d’augmenter dans les années à venir.

À la suite de l’exposé de Petersen, Solène Mignon a posé une question sur le hygge, cette pratique quotidienne danoise du bien-être. Le hygge permettrait de revenir au moment présent, dans une égalité des membres participant à cette pratique que l’on peut qualifier de « rituel ». Pour beaucoup, le hygge est un
des composants centraux au bonheur des danois et est exporté à l’international comme la recette du bonheur du Danemark, régulièrement qualifié de « pays le plus heureux au monde ». En réponse à cette question, Petersen défend l’idée que le hygge fait partie de cette société de la performance, dans le sens où ces pratiques sont plutôt un poids à porter pour les danois qui sont dans l’expectative de réussir ces pratiques dans un « moule » bien particulier. Bien qu’il soit dit que l’on puisse trouver du hygge dans presque n’importe quelle situation (Wiking 2016), Petersen nuance en disant que ces pratiques davantage une stratégie commerciale liée au marché du bonheur et que le hygge peut aussi amener beaucoup de honte lorsqu’on ne réussit pas à le performer.


Gaspard Wiseur s’est ensuite interrogé sur la notion d’idéologie mobilisée par Petersen, notamment dans son article « Clap along if you feel like a room without a roof » (Petersen 2019). Si l’idéologie du bonheur se développe dans le sillage d’une société mettant l’accent sur l’autonomie individuelle, que mettre derrière cette notion d’autonomie individuelle si ce n’est des termes relatifs à l’individualisme, entendu comme idéologie au sens que donnait Louis Dumont (Dumont 1983) à cette notion ? Ou pour le dire autrement, existe-t’il quelque chose qui s’apparente à une idéologie du bonheur, ou le bonheur est-il une composante valeur-norme de l’idéologie individualiste ? Petersen rappelle alors que le bonheur est considéré comme un choix délibéré et individuel, qui correspond en tout point à la société de performance. Les égarés d’aujourd’hui seraient ceux qui vivent à l’opposé du bonheur, alors même que cette idée de l’idéologie du bonheur serait acquise inconsciemment par tous.

Camille Van Lanschoot est revenue sur la notion de crise d’adolescence, voire de romantisation du mal-être, de l’anxiété, de la dépression en lien avec la notion de diagnostic que Petersen développe dans son article « Depression, Diagnosis and Suffering as Process » (Petersen 2017). Petersen souligne alors que la construction du diagnostic, notamment celui de « fou » est socialement construit. Les jeunes, pendant l’adolescence, se construisent d’eux-mêmes, avec leurs propres codes et vocabulaire issus de l’internalisation de normes et valeurs sociales.


Note de bas de page
(1) Le Danemark est dans le haut des classements de l’ONU et de l’OCDE depuis les années1970.

Bibliographie
Dumont, L. (1983). Essai sur l’individualisme. Paris : Points.

Ehrenberg, A. (2010). La société du malaise. Paris : Odile Jacob.

Petersen, A. (2017). Depression, diagnosis and suffering as process. Nordic Psychology 69 (1), 19–32.

Petersen, A. (2019). ‘clap along if you feel like a room without a roof’ : understanding the pursuit of happiness as ideology. In Hill, Brinkmann, and Petersen (Eds.), Critical Happiness Studies, pp. 35–47. London : Routledge.

Wiking, M. (2016). Le petit livre du hygge. Mieux vivre, la méthode danoise. Paris : Pocket.