Le 21 mars dernier, nous recevions Elsa Ramos (maîtresse de conférences en sociologie et membre du CERLIS, Université Paris Descartes) dans le cadre de notre second cycle de séminaires.

La vidéo de son intervention est disponible ci-contre.

COMPTE-RENDU DU SÉMINAIRE

Après avoir réalisé sa thèse sur la construction de l’autonomie individuelle chez des jeunes qui vivaient encore avec leurs parents, sous la direction de François de Singly, Elsa Ramos revient sur la notion de « chez-soi » essentielle à ses recherches. Presque dans une « culture de la chambre », elle s’intéresse aux dimensions plurielles du chez-soi, notamment dans l’étude du bruit dans sa dernière recherche avec les 6-13 ans. Le chez-soi à plusieurs échelles (entre le bâtiment de la maison, le chez-soi du pays d’origine, d’une communauté, etc.) et plusieurs temporalités (par exemple dans la relation entre les êtres vivants et les générations précédentes). En comparant les pratiques du chez-soi en France et au Brésil, Elsa Ramos présente dans un premier temps le « modèle » qu’elle a construit dans sa thèse puis « met à mal » ce modèle dans le cas du Brésil.

Dans un premier temps, elle revient en effet sur la loi du 4 juin 1970 qui transforme la « puissance paternelle » au sein des familles en « autorité parentale ». D’une dimension hiérarchique avec des places bien définies pour chaque individu, la famille se définit maintenant par des interlocuteurs différents, avec au centre l’enfant. La communication devient le meilleur moyen d’éduquer. Cette vision est renforcée par la Convention des Droits des enfants de 1989, où l’enfant doit pouvoir prendre la parole alors que les parents doivent sécuriser ce dernier. Ramos pose alors la question: Comment mettre en sécurité tout en donnant la parole?

Ensuite, Elsa Ramos revient sur l’idée de dépendance des jeunes adultes qui habitent chez leurs parents: comment alors se construire une autonomie dans une situation de dépendance, au moins financière? Elle sépare alors la définition de l’autonomie, qu’elle présente comme une catégorie subjective de l’identité, à celle de l’indépendance, qu’elle qualifie de dimension objective qu’on peut quantifier. Ainsi, l’identité de chaque individu dans la famille est définie par sa place et son autonomie, qui sont toutes deux « relationnelles ».

Elle rappelle la définition plus classique en sociologie de la famille du passage à l’âge adulte pour les jeunes: dans le sillon des recherches d’Olivier Galland et de l’idée de « seuils » (comme le fait de partie du domicile familial, de se marier, d’avoir un enfant, etc.). Elsa Ramos pense les sociétés contemporaines comme « désynchronisées » de ces seuils: dans le cas de jeunes restant vivre chez leurs parents, on ne peut comprendre l’autonomie en appliquant ce modèle. Il faut donc trouver un autre modèle.

Ce nouveau modèle s’ancre dans une dimension spatielle et temporelle, comme un « fait de parole », et se construit dans la relation. Ramos revient sur le séminaire « Matières à penser » de Jean-Pierre Varnier de 1997 à 2000 pour expliquer l’importance qu’elle accorde aux « objets particuliers de sens ». Elle revient ensuite sur la sortie en 2003 du film « Tanguy », qui suit les aventures d’un jeune homme de 27 ans qui habite encore chez ses parents. A travers les réactions plutôt étonnées des spectateurs, elle revient sur la notion du tabou du départ des enfants, et que l’enfant doit en fait savoir par lui-même quand partir.

Elle présente ensuite son terrain: dans des familles où les parents sont encore ensemble, elle a travaillé sur l’importance de la chambre individuelle comme base de la construction de l’autonomie. Elle rappelle, avec les travaux de Virginia Woolf, « Une chambre à soi » puis « Un lieu à soi » dans sa nouvelle traduction l’importance d’avoir un lieu où développer son identité propre. Elle a réalisé 50 entretiens, dont 47 au domicile. Ses questions portaient sur des objets concrets de la chambre (la porte: quand est-elle ouverte, fermée, est-ce que les parents toquent avant d’entrer, etc.), des lieux précis (comme le seuil de la chambre). Un aspect qui ressortait le plus était l’idée de « bordel » dans la chambre, mais un « bordel » organisé par le jeune adulte qui n’aimait pas forcément que sa mère, vue comme la gardienne de l’ordre ménager, vient ranger sa chambre. Ramos questionnait aussi la décoration de la chambre (papier-peint, peinture, etc.) qui peut évoluer selon les individus.

Grâce aux nombreux exemples de son terrain, Elsa Ramos décrit trois « chez »: « chez moi », « chez mes parents », « chez nous ». Le premier « chez moi » correspond à la vie personnelle de l’individu; elle prend l’exemple du retour à la maison étudiée par la sociologue Emmanuelle Maunaye, l’individu souhaitant retrouver sa place à la table du repas. Le second « chez mes parents » correspond aux règles parentales établies par les parents (par exemple, les questions d’horaires, de place dans la maison, les limites). Les relations sont hiérarchiques, l’enfant est « fils/fille de », dans une dimension statutaire. Une certaine marge de manoeuvre est néanmoins possible, ce que Ramos appelle le « grignotage » des règles par le jeune adulte. Enfin, le dernier « chez nous » correspond à la convivialité familiale, sur un mode égalitaire et non plus hiérarchique.

Elsa Ramos revient ensuite sur deux façons d’aborder le « chez soi » pour ces jeunes adultes: « je suis chez moi mais surtout chez mes parents » et « je suis chez mes parents mais aussi chez moi ». La première proposition montre l’idée que le jeune adulte souhaite bientôt partir, qu’il s’agit d’un lieu de transition; la seconde montre que le « chez moi » est plus important que celui des parents, et que le jeune adulte ne se sent pas menacé par eux.

Elle enchaîne en décrivant trois types de cohabitation possibles, suivant deux vecteurs: un vecteur « négociation » et un vecteur « expérimentation ». La « cohabitation confirmée », avec une négociation et une expérimentation forte, correspond à l’idée que le jeune adulte peut s’approprier les lieux, quelques soient les âges. La « cohabitation d’accommoder », avec un forte expérimentation et une faible négociation, correspond à un jeune adulte qui ne remet pas en cause les règles parentales. Enfin, la « cohabitation subie », avec des vecteurs faibles en négociation et en expérimentation, correspond par exemple au retour à la maison du jeune.

Elsa Ramos continue sa présentation en soulignant que la condition de possibilité de la construction de l’autonomie chez le jeune adulte dépendant de ses parents se développe dans le « chez nous », c’est-à-dire la troisième catégorie qu’elle présente. Cela permet en outre de faire émerger des réalités chorales par un processus de subjectivation.

Enfin, elle conclut par un rapide test de ce modèle au Brésil. Elle revient sur le fait que ses questions pendant les entretiens en France (par exemple, les questions autour de la porte), ne font pas sens pour ses interlocuteur.trice.s brésilien.ne.s. Les trois modèles du « chez » ne fonctionnent pas, et il faudrait plutôt alors parler « d’individu spécialisé », comme de membres de la famille qui prennent en charge une compétence particulière. Les interlocuteur.trice.s sont avant tout membres du groupe, de la communauté familiale, avant d’être des individus (ce qui est l’inverse en France pour Elsa Ramos). Le parent est vu comme celui qui veut le bien de l’enfant, qui le protège. La parole est toujours au centre des échanges dans la famille.

Solène Mignon, doctorante du projet travaillant sur la scène de la parentalité, pose ensuite trois questions à Elsa Ramos. Elle revient d’abord, avec la question de la chambre, sur des notions d’intimité au sein des familles, et notamment d’intimité des plus jeunes alors que la question des « Violences Éducatives Ordinaires » ou même de l’inceste fait de plus en plus parler dans les familles en France. Elle l’interroge donc d’abord sur les possibles changements qu’elle a pu observer dans ces terrains avec cette nouvelle définition des violences, notamment avec les terrains avec des jeunes à 6 à 13 ans. Ensuite, Solène continue en revenant sur l’idée, déjà avancée par Cécile Van de Velde lors d’un précédent séminaire, de l’importance d’étudier le retour à la maison des jeunes adultes, à la fois de façon spatiale mais aussi temporelle: quels sont les éléments qui restent malgré le temps qui passe, qu’est-ce qui fait sens dans une construction temporelle de l’identité? Comment les parents se réapproprient des lieux auparavant appartenants à leurs enfants? Enfin, Solène souhaite ouvrir le débat sur une possible posture de l’anthropologue comme faisant de « l’anthropologie du chez-soi » une identité théorique, par exemple avec les écrits d’Ingold: une fois sur place, surtout si l’anthropologue reste vivre avec la famille étudiée, comment réfléchir à une posture (à la fois théorique mais aussi strictement physique) qui pourrait faire sens pour les familles, les enfants et les parents?