SÉMINAIRE « Devenir adulte en monde néolibéral : expériences, émotions, politisations. Perspectives internationales » (C. Van de Velde)

Le 09 février 2021, nous avons eu le plaisir d’accueillir Cécile Van de Velde, sociologue et titulaire de la Chaire de Recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie, pour le second séminaire de l’année 2021.

La vidéo de son intervention ainsi que la discussion basée sur les questions des doctorant.e.s du projet est disponible ci-contre.

COMPTE-RENDU DU SÉMINAIRE

Le 9 février 2021, l’équipe du projet ERC – CoachingRituals recevait la sociologue Cécile Van de Velde, professeure à l’Université de Montréal et titulaire de la Canada Research Chair on Social Inequalities and Life Course. Ses travaux portent notamment sur la colère sociale des jeunes générations dans une perspective comparative.  

Cécile Van de Velde a présenté les résultats de ses travaux au cours d’une séance intitulée « Devenir adulte en monde néolibéral : expériences, émotions, politisations. Perspectives internationales ». Ces résultats sont issus d’une vaste enquête comparative qui visait à mettre en lumière l’expérience de la colère des jeunes pour s’interroger sur les épreuves du « devenir adulte » et les parcours de vie.

Cette recherche marque un tournant dans l’approche méthodologique de Cécile Van de Velde. En effet, ses travaux comparatifs précédents s’ancraient dans une démarche dite « différentialiste », c’est-à-dire visant à mettre en valeur les différences sociétales du devenir adulte dans différents pays européens (Van de Velde, 2008). Ce tournant méthodologique s’opère dans le cadre du constat d’une résonnance forte entre les grèves étudiantes de Montréal en 2008 – le « printemps érable » – et le « mouvement des indignés » étudiée par la sociologue l’année précédente. Si l’on constate des différences entre les revendications portées par l’un et l’autre mouvement (une colère ciblée, manifestée et jeune pour le « printemps érable » contre une colère plus grande, donnant lieu à des occupations et multigénérationnelle pour le « mouvement des indignés »), on observe une forte familiarité entre les thèmes portés par les deux mouvements : la valeur de l’éducation, les questions démocratiques, les questions d’injustice entre générations, etc. Cette familiarité amène à une redéfinition du prisme différentialiste adopté jusqu’ici : assistons-nous à l’émergence d’une génération touchée par des problématiques communes, ou comme le disait le sociologue Karl Manheim (2011), au-delà d’une simple cohorte, à l’émergence d’une conscience de génération commune ? Cette question nécessite le passage d’une sociologie différentialiste à une sociologie du global.

La porte d’entrée retenue par Cécile Van de Velde est celle des revendications dans l’espace public et de leur visibilité : quelle colère est exprimée, et dès lors visible ? Et à l’inverse, quelle colère ne l’est pas ? L’analyse des mots mobilisés dans l’expression de la colère porte-t-elle la trace d’une grammaire d’injustice commune ? Pour ce faire, Cécile Van de Velde a étudié de près sept mouvements sociaux entre 2011 et 2019 : les indignés (Espagne), le mouvement étudiant de Santiago (Chili), le printemps érable (Montréal – Canada), la révolution des parapluies (Honk Kong), Nuit debout à Paris (France), la Marche pour le climat de Montréal (Canada) et la deuxième révolution des parapluies (Honk Kong). Elle s’est intéressée aux pancartes, qui sont autant de discours politiques individualisés, de plus en plus personnalisés dans la colère et qu’on destine à un public de plus en plus large. En effet, il ne s’agit plus de banderoles collectives, mais de messages individuels, d’expériences de vie, d’expression de sa propre émotion, etc. jetés au monde entier par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Une analyse textuelle et qualitative a été réalisée sur un matériau constitué de plus ou moins 2000 slogans afin de faire émerger ce qu’il y a de commun et de spécifique dans chacun des mouvements.

De cette analyse, il ressort que ces mouvements sont plus des mouvements pro- que des mouvements anti-. On y questionne de grands principes de sociétés plutôt que des colères ciblées contre quelque chose. On y retrouve aussi une opposition forte entre un « nous » et un « eux » sous le prisme d’une opposition entre entités vagues : « La ville », « le peuple », etc. contre « le système », « les politiques », « les banques », « les médias », … On y retrouve aussi et surtout une grammaire générationnelle particulièrement prégnante. Y réside l’idée d’une trahison d’une génération par une autre sous le slogan « Qu’avez-vous fait de notre monde ? ». Cette trame de fond d’une « dette trop lourde à porter » est commune à tous les mouvements étudiés.

Mais qu’en est-il des colères invisibles ? Cécile Van de Velde a prolongé son enquête en réalisant 150 entretiens avec de jeunes adultes issus de différents milieux sociaux dans les différents pays. Un mot revient sans cesse : « Système ». Ce « mot écran » permet de mieux comprendre les épreuves communes du « devenir adulte » en monde néolibéral. L’être individuel se trouve face à un « système » contre lequel il doit se battre pour ne pas être dévié de son « vrai moi ». Cette idée de risquer d’être freiné, empêché ou de perdre son « vrai moi » génère souffrance sociale puisqu’il implique une nécessaire adaptation, un renoncement, un changement d’identité. L’épreuve fondamentale du « devenir adulte » est celle de l’ajustement. S’ajuster, mais jusqu’où ? Le surajustement révèle la montée d’une tension existentielle. La peur d’un déclassement vertical se retrouve balayée par la peur d’un déclassement horizontal entre soi et soi. La pression et la compétition nous isoleraient les uns des autres : face à l’idée de devoir réussir dans l’adversité, il faut se démarquer des autres, ce qui mène à l’isolement. Dans le sillage de ces éléments se dessine une rhétorique du « vol de vie ».

La discussion suite à la présentation était menée par les deux doctorants du projet ERC – CoachingRituals, Solène Mignon, chargée de la scène « parentalité », et Gaspard Wiseur s’occupant de la scène « éducation ».

Solène Mignon est d’abord revenue sur une question que Cécile Van De Velde adressait en 2015 : « Face à la crise, la famille va-t-elle devenir une valeur refuge en Europe ? ». Ainsi, depuis 2015, avec des changements familiaux (des jeunes qui restent de plus en plus longtemps chez leurs parents, voire qui reviennent au domicile familial suite aux crises et notamment celle du COVID); mais aussi avec l’idée d’une reconfiguration des liens de transmission dans la famille où la transmission est dite « ascendante », des enfants vers les parents, la famille est-elle maintenant une « valeur refuge » ? Ensuite, Solène est revenue sur la question du genre dans les luttes sociales, notamment avec l’idée de la colère, qui est une émotion genrée (femmes hystériques, hommes courageux, etc.). Les luttes féministes ont depuis longtemps intégré des discours très individuels, placardés sur des pancartes, rendant compte de leur propre expérience du monde (voir par exemple les luttes écoféministes des années 70 aux Etats-Unis). Comment intégrer cet héritage dans les luttes actuelles ? À se focaliser sur une dimension générationnelle, n’oublie-t-on la dimension genrée de ces luttes et les apports du féminisme à ces discours individuels ?

Gaspard Wiseur a, quant à lui, d’abord souligné l’intérêt de l’approche de Cécile Van de Velde en ce sens qu’elle permet de mettre au jour la relative homogénéité de la vie en société libérale-individualiste. En effet, au travers des « jeux de langage » mobilisés par les jeunes des différents pays, on retrouve le même tropisme du « bon individu » contre la « mauvaise société ». Il s’est ensuite interrogé sur la parenté évidente entre la typologie proposée par Cécile Van de Velde (Van de Velde interviewée par Loncle, 2016) et celle proposée par A.O. Hirschman et augmentée par Guy Bajoit (1988) de la notion d’apathie. Qu’en est-il alors de ces jeunes qui participent de manière passive à la relation sociale, soit de manière apathique, par opposition à la loyauté active ? Et plus encore, qu’en est-il de ces jeunes pour qui « ça marche » ? Cette catégorie des jeunes qui réalisent et se réalisent dans l’autonomie permettrait d’éclairer l’enquête à nouveaux frais.


Gaspard Wiseur et Solène Mignon

Bibliographie
Bajoit, G. (1988). Exit, voice, loyalty… and apathy. Les réactions individuelles au mécontentement. Revue française de sociologie., 29(2), 325-345.

Loncle, P. (2016). Sous la colère, les épreuves du devenir adulte en monde néolibéral. Entretien avec Cécile Van de Velde. Caisse nationale d’allocations familiales, 4(195), 48‑53.

Mannheim, K. (2011). Le problème des générations, Armand Colin.

Van de Velde, C. (2008). Devenir Adulte : Sociologie comparée de la jeunesse en Europe. Presses Universitaires de France – PUF.

Van de Velde, C. (2015). « Les voies de l’autonomie : les jeunes face à la crise en Europe ». Regards, 2, 48, 81-93.