L’année académique reprend, et avec elle, le deuxième cycle de séminaires du projet ERC-CoachingRituals. C’est dans ce cadre que, le 18 octobre 2021, nous recevions Louis Quéré afin qu’il nous présente son dernier ouvrage, La Fabrique des émotions (PUF, 2021).

Directeur de recherche émérite au CNRS et membre honoraire du Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS), Louis Quéré développe depuis de nombreuses années une sociologie inspirée de l’éthnométhodologie et du pragmatisme. Dans cet ouvrage [qu’on lira en regard de l’ouvrage qu’il a dirigé avec Laurence Kaufmann, Les Emotions collectives (Editions de l’EHESS, 2020)] il propose une approche pragmatiste et holiste des émotions.

La vidéo de son intervention ainsi que la discussion basée sur les questions de Solène Mignon et Gaspard Wiseur, doctorant.e.s du projet, et Alex Maignan, stagiaire de recherche, est bientôt disponible.

COMPTE-RENDU DU SÉMINAIRE

Dans cette intervention, Louis Quéré s’est essentiellement attaché à présenter la première partie de son ouvrage, en rappelant son point de départ : rendre étrange, à la façon de l’ethnologue, notre manière de concevoir les émotions. Pour cela, il rappelle , avec Taylor, à quel point notre concept même d’émotion est la marque d’une conception historique et culturelle de la personne. Néanmoins, contre un constructivisme radical, il défend, à la suite de Dewey, une théorie écologique de ce qu’il nomme les « habitudes émotionnelles » en essayant de concevoir les émotions comme des faits biologiques modelés par le social et le culturel.

Il prolonge ainsi, en s’en distinguant, la réponse que proposait Marcel Mauss dans « Les techniques du corps » et qui fait de la genèse des émotions une affaire de formation d’habitus. Cette proposition permet en outre de pallier les apories du réductionnisme biologique porté notamment par les neurosciences, qui, selon Louis Quéré, versent souvent dans une forme de « cérébrocentrisme » et de sophisme méréologique « consistant à attribuer à une partie d’un être, le cerveau par exemple, des capacités ou des opérations qui ne peuvent logiquement être attribués qu’à l’être entier » (Quéré, 2011).

Pour préciser sa propre théorie, Louis Quéré opère deux détours, en distinguant d’abord trois conceptions de l’expression : celle de sens commun, selon laquelle l’expression serait l’extériorisation d’un état ou d’un ressenti interne ; celle que l’on retrouve chez Wittgenstein et Merleau-Ponty, considérant que l’émotion est définie par et est intrinsèquement liée à ses modalités d’expression ; celle de Dewey enfin, selon laquelle l’acte d’expression est conçu comme un processus interactionnel liant de façon interdépendante une impulsion interne et des choses dans l’environnement, produisant ainsi un certain « objet expressif ».

Le deuxième détour lui permet de distinguer quatre fonctionnalismes : celui de Darwin, selon lequel les émotions auraient une fonction définie en termes d’utilité et d’évolution ; celui, néo-cartésien, des neurosciences, qui considère les émotions comme des états computationnels du cerveau prenant place dans l’organisation fonctionnelle des organismes ; celui de Sartre, privilégiant une approche de l’émotion en tant qu’elle servirait certains buts pragmatiques du sujet (transformer son monde et changer son régime d’action) ; et celui de Dewey, qui cherche à intégrer dans une même psychologie fonctionnelle stimulus sensoriel, émotions et réponse motrice (mouvement). Ce dernier fonctionnalisme conçoit les émotions comme le produit d’un changement du régime de l’affectivité (provoqué par des événements agréables, inattendus ou contrariants). En ce sens, les émotions agissent comme un moyen de sélectionner les traits pertinents des situations et indiquent les changements d’attitude et de mouvement à opérer pour, en quelque sorte, « sortir » de l’état émotionnel. En concevant leur relation comme une complémentarité plutôt que comme une opposition absolue, la perspective ouverte par Dewey permet ainsi dépasser le dualisme raison-émotion, dualisme pourtant si fortement ancrée dans notre culture occidentale.

La discussion a été par la suite ouverte par les deux doctorant.e.s du projet ERC, Solène Mignon et Gaspard Wiseur et Alex Maignan, stagiaire de recherche.

La discussion a ensuite été ouverte par Solène Mignon, doctorante sur la scène de la parentalité. Elle est revenue sur la question de l’apprentissage des émotions en lien avec la vision des neurosciences affectives et sociales, prenant pour exemple la neuroscientifique française Catherine Gueguen : si cette définition où l’enfant n’apprend que par mimétisme ou imitation (avec ses « neurones miroirs »), est décrite comme réductionniste, du type d’un « sophisme méréologique », comment dépasser cette catégorie pour faire sens de la question de l’apprentissage des émotions ?

Ensuite, Alex Maignan, stagiaire sur la scène de la santé mentale, s’est concentré sur la discussion du chapitre 3 de l’ouvrage intitulé « Les émotions comme institutions ». Dans ce chapitre, Louis Quéré oppose les « habitudes émotionnelles », ces « manières dépersonnalisées d’agir et de subir » aux « techniques émotionnelles », simples méthodes de gestion et de contrôle des émotions (dont le coaching est un exemple paradigmatique), en considérant seulement les premières comme de véritables institutions. Cependant, d’autres travaux, notamment ceux d’Alain Ehrenberg et de Nicolas Marquis, considèrent que les nouveaux jeux de langage s’incarnant dans ces « techniques émotionnelles » relèvent également de formes d’institution au sens maussien du terme (c’est-à-dire de forme socialement établie d’expression de son mal-être et de ses difficultés). Autrement dit, comment distinguer, dans les émotions et leur expression, ce qui relève de simples techniques superficielles, et ce qui relève d’une véritable institution ?

Enfin, Gaspard Wiseur, doctorant sur la scène de l’éducation, est revenu sur la structuration de l’ouvrage de L. Quéré en deux parties. Ces deux parties semblent renvoyer à deux acceptions différentes de la notion de rituel : le rite d’interaction, visant à la continuité de l’interaction sociale ; et le rite d’institution visant à faire passer une personne d’un statut A à un statut B. G. Wiseur s’est interrogé sur le lien entre ces deux formes du rituel, et questionne l’articulation de cette distinction avec celle de l’émotion. On peut selon luise poser la question de savoir s’il convient de désigner ces deux phénomènes par l’expression « rite », ou si cette dénomination ne conviendrait pas plus à l’une qu’à l’autre. Ensuite, si l’on répond par l’affirmative à cette question, vient alors la question de savoir s’il y a un passage de l’un à l’autre, s’ils s’articulent, et la place que peut jouer l’émotion dans cette articulation.

Alex Maignan, Solène Mignon et Gaspard Wiseur.